Jean Binet compositeur

17.10.1893 à Genève - 24.02.1960 à Trélex. Genevois, fils de Louis Binet, et de Pauline Revilliod.

Destiné à une filière universitaire, il se forme parallèlement à la musique. Il suit les cours d’orgue d’Otto Barblan et de William Montillet ainsi que les cours de composition de George Templeton Strong. Il est surtout l’élève d’Emile Jaques-Dalcroze, ami de ses parents, qui lui a dédié à l’époque l’une de ses rondes enfantines. Binet suit ses cours de solfège supérieur au Conservatoire de Genève, puis, durant la première guerre mondiale, entreprend des études professionnelles de rythmique à l’Institut Jaques-Dalcroze. En 1919, il obtient un diplôme pédagogique qui l’habilite à enseigner la méthode Jaques-Dalcroze dans le monde entier. En ce début des années vingt, l’enseignement de la rythmique est en pleine expansion. Jean Binet part tout d’abord pour Paris, où il suit les cours de Nadia Boulanger, puis pour New-York. Tout en y enseignant la rythmique, il y retrouve un autre ancien élève de Jaques-Dalcroze, le genevois Ernest Bloch, devenu un compositeur en vue outre-Atlantique et qui devient son maître de composition et ami. Lorsque Bloch est appelé à prendre la direction du Cleveland Institute of Music en 1921, il charge Binet d’enseigner la méthode Jaques-Dalcroze dans l’institution. En 1922, Jean Binet épouse Denise Bourcart, artiste peintre genevoise. Le couple revient en Europe en 1923 et s’installe à Bruxelles où Binet enseigne la rythmique à l’École Decroly. À Bruxelles, la musique contemporaine est florissante, notamment grâce aux dons d’animateur du pianiste, chef d’orchestre et musicologue Paul Collaer. La créativité de Binet est stimulée dans cette ville où il compose ses premières œuvres significatives, dont la Suite pour neuf instruments, les Six mélodies sur des textes de Clément Marot, les Quatre Chansons de Ramuz ainsi que son quatuor à cordes, une de ses partitions majeures qui sera défendue par le Quatuor Pro Arte. À Bruxelles naissent ses deux premiers enfants : Claire en 1924 et François en 1926.

Pendant ce séjour en Belgique, Jean Binet prend conscience de sa vocation de compositeur et met fin à ses activités pédagogiques. En 1929, il rentre en Suisse avec sa famille et décide d’acheter une maison dans le village de Trélex pour trouver le calme indispensable à son travail de compositeur. Son épouse y installe un atelier avec un métier de haute lisse et entretiendra de belles collaborations avec les artistes peintres de la région (Théodore Stravinski, Eric Poncy, Bodjol). Un troisième enfant, Aline, viendra agrandir la famille en 1931. Amoureux inconditionnel de la nature, Binet trouve dans ce contact avec les fleurs et les arbres de son jardin l’inspiration pour ses compositions qu’il élabore dans la plus grande discrétion. Très rares sont ses commentaires au sujet de son travail. Il s’investit aussi dans la politique culturelle locale en siégeant aux comités du Conservatoire de Genève, membre de la commission de programmation de la Radio suisse romande (1932-1960) et de l’Association des musiciens suisses ; il présidera la SUISA de 1951 à sa mort. Avec Henri Brolliet, André de Blonay et André-François Marescotti, il fonde Le Carillon, société de musique de chambre contemporaine, active de 1933 à 1937, qui a notamment donné en première audition genevoise des chefs-d’œuvre de Bartók, Berg, Roussel, Stravinsky ou Schoenberg, et qui organisera en 1935 un mémorable concours de composition qui couronnera des œuvres de Frank Martin, Karl Amadeus Hartmann et Luigi Dallapiccola. De l’amitié qui lie Binet à ce dernier nous reste une précieuse correspondance. Durant la seconde guerre mondiale, l’isolement géographique pèse au compositeur, coupé de ses amis musiciens vivant dans le reste de l’Europe. Il n’en continue pas moins à composer : Musique de Mai, Trois Pièces pour cordes ou deux recueils de Chansons sur des textes du poète jurassien Jean Cuttat. Il commence aussi à écrire de la musique pour la radio, moyen de communication qui prend un grand essor à cette période ; il illustre en particulier des pièces radiophoniques, collaborant avec l’écrivain et dramaturge William Aguet. Jean Binet décéde à Trélex le 24 février 1960.

La vocation de créateur chez Jean Binet semble relativement tardive. Ses premières compositions conservées datent de 1918, mais c’est vers 1921, après ses années d’études auprès de Bloch, que sa carrière de compositeur prend réellement son essor et que la composition devient son métier. Son œuvre recouvre pratiquement tous les genres, hormis le théâtre lyrique. Aux grandes formes traditionnelles, il préfère les petites structures et les formes libres. Il écrit aussi de la musique fonctionnelle pour des productions radiophoniques, quelques musiques de films, des musiques de scène, notamment pour la Grange aux Roud de Jean Villard-Gilles créée au Théâtre du Jorat, ainsi que de nombreux et remarquables chœurs. Parallèlement à la musique pour orchestre, la mélodie est son domaine de prédilection. Il puise des inspirations particulièrement intenses et émouvantes dans les textes de ses concitoyens Charles-Ferdinand Ramuz et Jean Cuttat, ainsi que dans la poésie de langue rhéto-romanche.
Binet appartient à la seconde génération des compositeurs suisses, celle des Henri Gagnebin, Fernande Peyrot, Othmar Schoeck, Bernard Reichel et Frank Martin. Comme ces deux derniers, il est directement issu du terreau fertile créé par Émile Jaques-Dalcroze. Son langage musical, sur lequel il ne s’exprime pas lui-même, se situe au croisement de divers courants. Ses mélodies et sa musique symphonique à l’orchestration subtile reflètent l’influence des impressionnistes français, mais aussi celle d’un Stravinsky. Fidèle à un fondement tonal, Jean Binet cultive fréquemment la modalité ou la polytonalité ; son langage peut se faire aussi âpre et abstrait. Franz Walter retrouve dans l’écriture de Binet « ce fond d’angoisse inséparable de nos artistes romands qui conférait à sa musique une densité très particulière ». La densité, la subtilité et l’authenticité de sa musique auront valu à Jean Binet la reconnaissance des interprètes les plus chevronnés de son temps, comme Hugues Cuénod pour les mélodies et Ernest Ansermet ou Paul Sacher pour la musique d’orchestre.

Jacques Tchamkerten et Jean-Marc Binet

Temoignages

Emile Jacques-Dalcroze en 1930 écrit à Jean Binet : « J’ai eu une très grande joie de lire ton quatuor si riche en fantaisie, en gaité, en nuances lyriques aussi, et en trouvailles rythmiques » … « Ton quatuor semble écrit d’un seul jet et est admirablement proportionné, équilibré »

Luigi Dallapiccola en 1960 se souvient : «  Avant mon départ de Genève, Jean me donna la partition de son Quartetto si limpide et si net dans sa rédaction -a pastello- Je me souviens que je le lus pendant mon voyage de retour à Florence et que, tout de suite, je décidai de trouver le moyen de le présenter en Italie »

Nadia Boulanger écrit en 1961 : « Jean Binet était exquis, sensible, profond. Sa vaste culture avait quelque chose d’aristocratique. Plutôt que de s’afficher, elle choisissait le plus souvent de se cacher, de s’effacer. Tant de pudeur ne faisait que rendre plus sensible la vigueur de l’intelligence et la chaleur de ce cœur toujours prêt à s’ouvrir, pour donner, et recevoir »

Emission radio avec Jean Binet

Radio Télévision Suisse, 17.10.1953 www.rts.ch/play/radio/emission-sans-nom/audio/jean-binet?id=3319240